Réseau Semences Paysannes, Aiguillon, le 29 octobre 2018

Un an après « Le Marché Interdit », Carrefour récidive par une nouvelle campagne « Act for food » : affichant un partenariat étroit avec la société civile, le groupe ambitionne de devenir « le leader mondial de la transition alimentaire pour tous ». Il laisse notamment entendre qu’il est capable de faire changer la loi qui défavorise la biodiversité cultivée, comme l’évoque d’ailleurs le titre de sa campagne.Devant cette récupération à bon compte du combat mené par l’ensemble du Réseau Semences Paysannes depuis 15 ans, le citoyen doit-il se réjouir de comprendre que les lois injustes ne pourraient changer que dans l’intérêt et sous la dictée des multinationales ?

Derrière les beaux discours, il convient de rappeler que la loi en question ne concerne pas les semences paysannes mais la mise sur le marché d’une nouvelle catégorie de semences nommée « matériel hétérogène » (dans le cadre du nouveau règlement bio européen). Sans transparence sur les méthodes industrielles d’obtention variétale et sans interdiction nette de tout brevet sur les plantes, il est bien difficile de savoir aujourd’hui le type de semences qui seront commercialisées comme « matériel hétérogène biologique » à partir de 2021 (1).

De plus, il est erroné de laisser entendre au travers d’une campagne de communication que les semences paysannes seraient désormais autorisées à la culture et à la vente pour les agriculteurs bio : premièrement, semer des semences paysannes et vendre les produits de sa récolte n’a jamais été interdit. Simplement, la quasi totalité de ces produits est distribuée à l’échelle territoriale en circuit court ou en vente directe hors des radars de l’industrie agro-alimentaire et de la grande distribution. Deuxièmement, le nouveau règlement bio européen (la fameuse loi) ne permet pas en l’état du texte la commercialisation de semences paysannes biologiques par les paysans qui les ont produites dans le cadre de leur production agricole.

Les semences paysannes ont vocation à être cultivées et reproduites plusieurs années de suite dans les fermes et les jardins où elles coévoluent. Au gré des migrations et des échanges, c’est l’acte de ressemer qui a permis de différencier les espèces nourricières en millions de variétés adaptées à chaque territoire. La mise sur le marché d’un quelconque « matériel » fusse-t-il biologique ne garantit en rien que les paysans bio le ressèmeront. Dès lors, la « libération des semences » annoncée par Carrefour ressemble plutôt à une étape de plus dans la libéralisation du marché des semences industrielles.

C’est un euphémisme que de dire que nous sommes en désaccord profond avec l’ensemble de cette campagne, notamment avec son idéologie sous-jacente (2) : les problèmes liés au capitalisme (sociaux, environnementaux...) pourraient être résolus par les mécanismes de marché à travers un acte d’achat « responsable », en préservant l’infrastructure industrielle existante. Pour nous, le problème est justement cette infrastructure industrielle. Pendant ce temps, Carrefour continue sa fuite en avant capitaliste (digitalisation et développement de l’omnicanal en partenariat avec Google, licenciements de masse et augmentation de la rémunération du capital...)

Les semences paysannes et les collectifs qui les font vivre forment un commun non soluble dans le marché. Sur le terrain, des solutions s'inventent chaque jour pour lutter contre la dépossession des savoir-faire : les semences s'échangent aussi gratuitement dans des réseaux de partage de savoir faire et de connaissances ce qui permet d'adapter au fil des ans les variétés paysannes aux particularités de chaque ferme. Une vision aux antipodes de la réponse strictement marchande de Carrefour.

Comme nous l’avions fait il y a un an (3) , nous tenons à rappeler publiquement que nous n’avons noué aucun partenariat avec Carrefour et nous l’enjoignons à retirer toute référence au Réseau Semences Paysannes.

https://www.semencespaysannes.org/les-semences-paysannes/presse/60-carrefour-merci-patron.html 

Contacts
Jean-François Berthellot, paysan boulanger - 05 53 88 11 84
Frédéric Latour, animateur mise en réseau/communication - 06 45 52 12 98

(1)« Quand les semences biologiques deviennent du matériel »

(2) « Avec votre fourchette et votre couteau, vous avez quasiment les pleins pouvoirs », clip de présentation d’Act for food

(3) « Le « marché interdit », nouveau marché de dupes ? »

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One year after "The Forbidden Market", Carrefour is repeating itself with a new "Act for food" campaign: with a close partnership with civil society, the group aims to become "the world leader in the food transition for all". In view of this low-cost recovery of the fight led by the entire Farmers' Seeds Network over the past 15 years, should the citizen be happy to understand that unjust laws could only change in the interest and under the direction of multinationals?

Behind the rhetoric, it should be recalled that the law in question does not concern peasant seeds but the placing on the market of a new category of seeds called "heterogeneous material" (in the context of the new European organic regulation). Without transparency on industrial varietal breeding methods and without a clear ban on all patents on plants, it is very difficult to know today what type of seeds will be marketed as "biological heterogeneous material" from 2021 onwards (1).

Moreover, it is wrong to suggest through a communication campaign that peasant seeds are now authorized for cultivation and sale to organic farmers: first, sowing peasant seeds and selling the products of their harvest has never been prohibited. Simply, almost all of these products are distributed territorially in short circuits or by direct sale outside the radar of the agri-food industry and supermarkets. Secondly, the new European organic regulation (the famous law) does not allow, as it stands, the marketing of organic farmer seeds by farmers who have produced them as part of their agricultural production.

Farmers' seeds are intended to be cultivated and reproduced several years in a row in the farms and gardens where they co-evolve. As migration and trade progressed, it was the act of resowing that made it possible to differentiate food species into millions of varieties adapted to each territory. The placing on the market of any "material", even organic, does not guarantee that organic farmers will release it. Consequently, the "seed release" announced by Carrefour is more like another step in the liberalization of the industrial seed market.

It is an understatement to say that we are in profound disagreement with the whole campaign, particularly with its underlying ideology (2): the problems linked to capitalism (social, environmental...) could be solved by market mechanisms through a "responsible" act of purchase, while preserving the existing industrial infrastructure. For us, the problem is precisely this industrial infrastructure. Meanwhile, Carrefour continues its capitalist flight (digitalization and development of the omnichannel in partnership with Google, mass redundancies and increase in the return on capital...)

Farmers' seeds and the collectives that support them form a common that is not soluble in the market. In the field, solutions are being invented every day to fight against the loss of know-how: seeds are also exchanged free of charge in networks for sharing know-how and knowledge, which makes it possible to adapt farmers' varieties over the years to the particularities of each farm. A vision that is the opposite of Carrefour's strictly commercial response.

As we did a year ago (3), we would like to remind you publicly that we have not entered into any partnership with Carrefour and we urge it to remove any reference to the Farmers' Seeds Network.

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